Déprivilégier le genre : l’entretien

Entretien entre Arnaud Alessandrin et Caroline Dayer

Caroline Dayer, docteure et chercheuse, formatrice et consultante, est experte en prévention et traitement des violences et discriminations et aussi spécialiste en études genre. Elle a lu en exclusivité, avant parution, Déprivilégier le genre d’Arnaud Alessandrin, aux éditions Double ponctuation.  

Échanges autour du texte. 

Caroline Dayer

Caroline Dayer : bonjour Arnaud. Tu viens de publier Déprivilégier le genre¸ aux éditions Double ponctuation : de quelle manière situes-tu ce nouveau livre, par rapport à tes autres publications ?

Arnaud Alessandrin : bonjour Caroline, et merci pour cette question. Ce livre est à la fois dans la continuité de mes précédents, c’est-à-dire qu’il porte sur mes sujets d’étude habituels comme les questions transidentitaires, les questions de genre, de discriminations, mais il fait quelques pas de côtés thématiques, notamment sur les perspectives féministes ou sur le mouvement drag-queen. Je dois dire que c’est la première fois que j’écris aussi clairement d’un point de vue féministe et qu’il était important pour moi, non pas de dire quelque chose sur le féminisme, mais d’insister sur l’inscription de mes recherches dans le champ des études féministes. Aussi, je crois que si ce livre a quelque chose de nouveau par rapport aux autres que j’ai pu publier, c’est qu’il s’autorise un style essayiste dans de nombreux chapitres. C’est un style nouveau pour moi, de même qu’écrire à la première personne, d’écrire un peu mon histoire en introduction ou en conclusion du livre. C’est une mise en écho assez troublante qu’une histoire personnelle confrontée à des analyses sociologiques.

Caroline Dayer : comment as-tu choisi le titre ? S’il s’agit de déprivilégier le genre, en quoi le genre est-il un privilège ?

Arnaud Alessandrin : la notion de privilège circule actuellement beaucoup dans les réseaux militants (moins dans les réseaux académiques il est vrai). Dans le livre j’insiste pour dire que l’histoire des systèmes de genre, les préjugés, les discriminations réelles ou potentielles, les violences, etc., façonnent des formes d’être au monde qui distribuent inégalement des places, des « chances » mais aussi des subjectivités, des émotions. Aux côtés des inégalités, les privilèges octroient des légèretés, des insouciantes, à celles et ceux qui en bénéficient. « Déprivilégier » le genre passe alors par une multitude de tentatives plus ou moins abouties, et ce livre n’en esquisse que quelques-unes, sans prétendre donc à l’exhaustivité.

J’en évoque plus précisément quatre. La première c’est le féminisme comme porte d’entrée et comme horizon nécessaire. Le second le phénomène de dégénitalisation du genre en tant qu’il rend possible de nouvelles vies genrées. Le troisième renvoie aux phénomènes qui débinarisent le genre, comme les mouvements non-binaires ou gender fluid. Enfin, je voulais souligner la pratique, déjà bien documentée, qui consiste à exacerber le genre pour le déprivilégier, le rendre contingent, en m’appuyant sur l’actualité des pratiques drag-queen en France.

Caroline Dayer : tu évoques la posture pédagogique et la posture contestataire. Quelle stratégie incarnes-tu ?

Arnaud Alessandrin : en effet, dès le premier chapitre du livre sur le féminisme, j’évoque les tensions existantes entre des pratiques contestataires et des pratiques pédagogiques en matière de questions de genre, sans que ces positions soient nettes et définitives.

On reproche aux pratiques contestataires (on dit aussi radicales, mais nous sommes toujours les radicaux et les radicales d’autrui) leurs débordements mais on attend d’elles qu’elles forcent les portes closes, tandis qu’on reproche aux pratiques pédagogiques (on dit aussi réformistes) leur modération, leur acclimatation avoir les pouvoirs, mais on s’appuie sur elles dans de nombreux cas pour faire avancer des causes.

Mon propos n’est pas de distribuer des bons ou des mauvais points mais plutôt de considérer que ce couple est nécessaire aux luttes de genre et que, notamment, les jaillissements politiques et émotionnels jugés radicaux sont des pulsations démocratiques indispensables. C’est en ce sens que je dis que « genre est un verbe » : il est une action aux formes multiples, qu’il s’agisse de résignation ou de résistance.

Arnaud Alessandrin

Caroline Dayer : en parlant de ton expérience des manifestations contre le mariage pour tous et toutes, tu écris : « Aucune personne ne saurait passer à travers ce déchainement de haine sans en absorber une part ». Comment vis-tu ce phénomène ?

Arnaud Alessandrin : il me semble assez clair que le genre est une « dette ». À la manière des questions écologiques ou économiques, le genre que nous faisons et défaisons à notre manière toutes et tous, impose aux autres et aux générations futures des formes plus subies que choisies.

L’instant politique et militant du mariage pour tous et toutes a été, de ce point de vue, très marquant pour moi, comme pour plein d’autres j’imagine, et j’avais envie de revenir dessus, assez brièvement, mais revenir dessus quand même, à la première personne. Il ne s’agit pas d’une thérapie par l’écriture mais plus réellement d’une illustration autobiographique.

Caroline Dayer : pourrais-tu développer ce passage où tu expliques que tu es entré dans l’univers des hommes à condition de masquer ton homosexualité et que tu ne tires pas de fierté d’avoir fait l’homme mais de la fierté à être parvenu à en jouer ?

Arnaud Alessandrin : là encore, je pars d’un élément autobiographique, le fait qu’adolescent j’ai parfois caché dans l’espace public ce qui aurait pu être perçu comme un révélateur de mon homosexualité, pour avoir une vie vivable dans des instants aussi apparemment insignifiants qu’aller à l’université, traverser une place ou prendre un bus ; instants toujours marqués par la possibilité d’une injure – ce que connaissent bien les femmes.

Ces expériences de genre inscrivent des souvenirs sur lesquels j’insiste beaucoup dans le livre : la force mémorielle de nos parcours travaille aussi notre rapport au genre, notre façon d’être à notre propre genre.

Caroline Dayer : tu conclus en parlant « de faire sa place dans l’univers des normes ». L’enjeu n’est-il pas de les remettre en question ?

Arnaud Alessandrin : Il est évident que la subversion, la remise en cause ou le renversement des normes de genre est un enjeu majeur, notamment dans une perspective militante et politique. Toutefois, dans une perspective expérientielle, plus commune en quelque sorte, « se faire une place » c’est aussi se loger dans les normes, les faire siennes, ou bien leur demander de se pousser juste assez pour trouver sa place. Car il n’y a pas d’extérieur au genre : défaire le genre, c’est le faire d’une certaine manière. Par conséquent, il n’y a pas non plus de révolution du genre, de renversement. Ce qui se déroule ce sont des décollements, plus ou moins massifs, mais toujours susceptibles d’être rabattus.

C’est pourquoi, toujours dans une perspective individuelle (qui est, il est vrai, assez présente dans le livre) on remarque qu’être contre ou être tout contre le genre, ce qui est le sous-titre du livre, renvoie à la même volonté, à la même nécessité, d’habiter le monde à sa façon.